90 ans de sa naissance : « Jacques Demy était queer avant l’heure »

Des couleurs éclatantes, des chansons (faussement) légères, des clins d’œil à la culture gay… Et si Jacques Demy, à qui l’on doit des chefs-d’œuvre comme Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort ou encore Peau d’âne, était plus queer que ce que l’histoire et la légende ont bien voulu retenir ?

Alors que ce samedi 5 juin 2021 marque les 90 ans de la naissance de Jacques Demy, monument à part du cinéma français, TÊTU a voulu comprendre pourquoi son œuvre aux arcs narratifs pourtant très hétéros (un homme, une femme, l’amour) résonne si fortement avec la culture LGBT.

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« Demy, plus que tout autre cinéaste de la Nouvelle Vague, a repoussé les limites du genre et de la sexualité, en mettant en scène le ‘mélodrame’ – voire la tragédie – de l’hétéronormativité. » Quand, il y a six ans, Anne E. Duggan, professeure au département français de l’Université de Wayne State (Détroit), publie son essai Enchantements désenchantés, les contes queer de Jacques Demy, l’évidence devient encore plus évidente : derrière ces histoires d’amour hétérosexuelles plus ou moins impossibles, l’œuvre du réalisateur des Parapluies de Cherbourg (1964) et des Demoiselles de Rochefort (1967) transpire la culture queer de tous ses pores. Et il fallait bien, 25 ans après la mort du cinéaste, une autrice états-unienne pour l’énoncer aussi clairement à une France plutôt fermée à ce genre d’analyse – surtout quand, sacrilège suprême, on parle d’un artiste a priori hétéro (après sa mort, Agnès Varda a néanmoins fait quelques révélations à ce sujet).

“Peau d’âne”, film “camp”

On a donc contacté Anne E. Duggan pour en savoir plus sur sa démarche, entamée presque par hasard. « Je suis spécialiste des contes de fées. Dans le cadre d’un groupe de recherche sur le sujet, on a regardé Peau d’âne. J’ai tout de suite été fascinée par cette esthétique complètement nouvelle pour moi. Notamment l’aspect camp du film. » Des robes monumentales, des chevaux rouges et bleus, un hélicoptère en guise de calèche…  En effet, Peau d’âne (1970) colle parfaitement à l’adjectif anglophone “camp”, venu de la culture queer – il s’agit, pour faire court, d’un courant de la culture gay jouant sur l’exagération, le kitsch, l’ironie…

« J’ai alors voulu mieux comprendre l’esthétique camp, queer, de Demy en regardant tous ses films. Dans ses premiers comme Lola (1961) ou Les Parapluies de Cherbourg, c’est peut-être plus discret, mais présent tout de même. C’est par contre plus direct ensuite – je pense à Lady Oscar (1978) ou encore Parking (1985). Je voulais vraiment montrer tout ça, surtout qu’il y a très peu d’écrits sur l’aspect queer de Demy, ce qui fait qu’on a une vue limitée de son œuvre. »

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Son livre, d’abord publié en anglais, atterrit rapidement entre les mains de Jean-Pierre Berthomé, grand spécialiste français de Demy. « Je pensais qu’il allait le détester comme je savais que c’était tabou en France de parler de l’aspect queer de l’œuvre de Demy, du fait de sa relation avec Agnès Varda. Mais il a beaucoup apprécié cette nouvelle perspective. C’est lui qui m’a aidée à organiser toute la traduction en français. » L’essai sort donc en France en 2015, malheureusement sans rencontrer d’immense écho auprès du grand public.

“Oui, Jacques Demy est très queer”

Pourtant, pour les cinéastes Olivier Ducastel et Jacques Martineau, héritiers possibles de Jacques Demy (cf. leur film Jeanne et le garçon formidable, sorti en 1998), le travail d’Anne E. Duggan a été « salutaire ». Olivier Ducastel : « Il y a plein de gens qui ne comprennent absolument pas ce que veut dire le mot queer, surtout en France. Ils disent donc qu’ils ne sont pas d’accord avec l’idée que Demy soit queer, mais c’est juste qu’ils ignorent de quoi ils parlent. C’est pour ça qu’il a été très réconfortant pour nous de lire Anne E. Duggan. On s’est dit : enfin quelqu’un qui a les outils, le bagage, l’intelligence et le recul – comme elle est aux États-Unis – pour montrer que oui, Jacques Demy est très queer. »

Jacques Martineau enchaîne : « Surtout qu’il y a cette idée, en France, qu’il faut être universel. Dire que Demy est queer, ce serait comme le mettre sur une étagère LGBT dans un vidéoclub, ce qui semble monstrueux pour certains. Mais ça bouge. Aujourd’hui, cette lecture queer de Demy choque beaucoup moins les jeunes générations, comme je le vois quand je donne des cours. C’est d’ailleurs une lecture qui a du sens : elle montre que Demy était en quelque sorte queer avant l’heure. On aura du mal à amener Truffaut sur ce terrain-là ! »

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Mais au fait, “c’était quoi Jacques Demy ? “, pour faire référence aux géniales vidéos Blow Up d’Arte qui résument parfaitement l’histoire du cinéma. Répondons rapidement : en une trentaine d’années d’activité (du début des années 1960 à la fin des années 1980) et une douzaine de longs-métrages (plus pas mal de courts dans les années 1950), Jacques Demy s’est imposé comme un grand nom du cinéma français. Un grand nom devenu, au fil des ans, une référence pour pas mal de cinéastes LGBT d’aujourd’hui : Christophe Honoré l’a explicitement cité dans certains de ses films (17 fois Cécile Cassard, Les Chansons d’amour…) ; François Ozon n’en est lui non plus jamais loin (la scène d’ouverture de Potiche avec une Catherine Deneuve extatique en forêt est un délicieux clin d’œil à Peau d’âne), Céline Sciamma explique qu’elle revoit Les Parapluies de Cherbourg à chaque fois qu’elle s’apprête à tourner, « parce que c’est un film qui donne du courage et croit profondément au cinéma »…

“Ce trouble étrange, je le retrouvais dans ma sexualité”

L’œuvre de Demy a ainsi une résonance particulière pour les cinéphiles LGBT, et souvent depuis la jeunesse – ses films, et particulièrement son conte halluciné Peau d’âne, ont un goût d’enfance avec leurs couleurs pastel et leurs chansons théâtrales. Le critique de cinéma Gérard Lefort en parlait très bien dans un texte pour TÊTU publié l’automne dernier et titré Demy, mon frère Jacques. « Détail pas du tout accessoire, bien que la sexualité du jeune Gérard soit encore balbutiante, il n’a pas échappé à son inconscient aux aguets que Les Parapluies sont comme un passeport homoérotique excitant, tamponné à tout bout de plans de visas pour un pays qui lui est encore inconnu et, comme pour bien des garçons de sa génération, a priori interdit. » 

Le réalisateur Jacques Martineau est sur la même ligne. « Ma découverte de Demy est en quelque sorte liée avec la découverte de ma sexualité. À l’époque, j’avais à peu près 15 ans, et avec mes copines, on a fait une grosse fixation sur Peau d’âne qu’on revoyait en boucle en vidéocassette. Je regardais ce truc sans savoir si je l’adorais ou trouvais ça très kitsch. Et ce trouble étrange, le fait d’accepter quelque chose qui me plaisait dans ce cinéma, je le retrouvais dans ma sexualité. »

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Selon Anne E. Duggan, le cinéma de Jacques Demy, bien que très centré sur un schéma narratif hétérosexuel, parle autant aux LGBT car il met en scène des « personnages qui doivent étouffer quelque chose ». Pour appuyer son analyse, elle cite l’article L’Étrange Demy-monde paru en 1998 dans l’ouvrage Q comme queer : les séminaires Q du Zoo. Son auteur Philippe Colomb écrivait vouloir « comprendre comment les pédés ont pu s’approprier l’œuvre de Demy, qui est certainement un élément majeur de la culture homosexuelle française ». Il prenait l’exemple des Parapluies de Cherbourg, devenus sous sa plume Les Placards de Cherbourg, le film montrant selon lui « le processus dynamique de placardisation ».

“Bonbons acidulés ou amers”

Il développe, tout au long de son texte, l’idée que Geneviève (Catherine Deneuve) entreprend une sorte de coming out en affichant son amour pour Guy, mécanicien dans un garage. Un amour socialement interdit (notamment par la mère, qui fait tout pour y mettre fin), d’où le fait que Geneviève le mettra au placard et épousera, contrainte, un homme à la position sociale plus élevée. « C’est l’histoire d’un amour contrarié par une société qui préfère les couples sans amour aux couples non conformes » assure Anne E. Duggan. Dans le même passionnant article, Philippe Colomb livre également une analyse sur Les Demoiselles de Rochefort, avec cet intertitre : « Deneuve très chic, Dorléac très butch : couple lesbien parfait ». Original !

Ce sont tous ces sous-textes possibles, ces interprétations cachées, qui parleraient autant au public LGBT. Gaspard Granaud, créateur du blog gay Pop and Films, ne nous dit pas autre chose. « Les films de Demy sont des bonbons dans lesquels on a envie de vivre, avec cet esprit comédie musicale où tout est pop, coloré, parfaitement millimétré des tenues jusqu’aux décors. Et en même temps, ce sont des bonbons acidulés ou amers parce que si l’on gratte un peu, on se rend compte que l’arrière-plan est quand même plus sombre. Demy faisait du a priori joyeux et léger sur des choses grave. Pour moi, en tant que gay, c’est peut-être un peu extrapolé, mais ça dit que malgré toutes les menaces qui tournent autour de nous dans la société, il y a quand même de la couleur, de l’arc-en-ciel. »

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Cet aspect coloré et chantant de l’œuvre de Jacques Demy, pensée avec son compositeur fétiche Michel Legrand, a souvent été étudié par des spécialistes du cinéma, mais rarement en le rattachant au queer. D’où l’originalité de l’approche d’Anne E. Duggan. « Je cite dans mon livre le critique David Batchelor qui a expliqué que la couleur renvoie à tout ce qui est féminin. Quand on pense à la Nouvelle Vague par exemple, on voit bien que Godard et Truffaut s’inspirent du film noir, tournent souvent en noir et blanc, et proposent un cinéma beaucoup plus masculin. Tandis que Demy va du côté de la comédie musicale, genre qui joue beaucoup sur la couleur, sur la matérialité de la couleur. »

“Le cinéma de Demy pue l’homosexualité par tous les plans !”

Des évidences qui permettent à Jacques Martineau d’affirmer de manière fleurie que « le cinéma de Demy pue l’homosexualité par tous les plans » ! De façon plus codée (voire inconsciente ?) à ses débuts, et plus explicitement les dernières années. « Par exemple, quand il fait son film sur La Naissance du jour (1980) de Colette, il y a cette scène de bal où deux garçons dansent ensemble. À un moment, quelqu’un leur demande pourquoi ils font ça, et ils répondent : parce que les filles dansent mal. J’adore, car les mecs dansent tellement mal qu’on ne croit pas du tout à leur argument ! Cette scène, qu’on peut penser rajoutée, est dans le roman de Colette. Sauf que n’importe qui adaptant ce livre ne la met pas, elle est complètement anecdotique, bizarre ; elle n’a rien à foutre là. Mais lui la laisse. Et je n’ai aucun doute que quand il a lu le roman, il y a eu un truc en lui, même s’il ne se l’est pas formulé, qui a résonné. »

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Olivier Ducastel, qui a été assistant-monteur sur Trois places pour le 26 (1988), dernier film de Jacques Demy, a une anecdote similaire. « Au moment du montage, il était fan de la scène de la représentation du chantier naval sur le plateau, avec les danseurs très Village People. Il y a tout : les bandanas dans les poches, les pectoraux des mecs, leurs torses nus… Il ne le disait pas, mais moi je le regardais regarder la scène, et ça se voyait ! » Jacques Martineau : « Cette scène prouve qu’il y avait quelque chose qui s’ouvrait en lui, ce n’était plus innocent. »

Demy, Varda, l’homosexualité et le sida

« Quelque chose qui s’ouvrait en lui. » Car la sexualité de Jacques Demy a longtemps été tue de son vivant, par lui-même d’abord. S’il a été publiquement en couple avec la cinéaste Agnès Varda, avec qui il a eu un enfant (Mathieu Demy, qui tient d’ailleurs l’un des rôles principaux dans Jeanne et le garçon formidable de Ducastel et Martineau), il avait également une vie homosexuelle dont beaucoup de ses proches avaient connaissance. Cette partie de son existence resta toutefois, même après sa mort, longtemps cachée (comme le fait qu’il soit mort du sida, ce que le journaliste Gérard Lefort évoque dans son texte pour TÊTU – « lorsqu’il m’incombe de rédiger la nécrologie de Jacques dans Libération, ma plume rougit de honte et de colère de devoir écrire : “Jacques Demy, mort des suites d’une longue maladie” »).

“Très loin de l’hétérosexualité triomphante”

Pourtant, connaître cette facette de sa vie permet de mieux comprendre son cinéma, notamment sa manière de mettre en scène ses personnages. Gaspard Granaud : « La façon qu’il avait de filmer les hommes m’a fortement parlé en tant que gay. Beaucoup d’acteurs ont été filmés, je trouve, avec un désir assez palpable. Par exemple, quand je regarde Les Parapluies de Cherbourg, je suis obsédé par Nino Castelnuovo. Je suis même allé jusqu’à chercher des espèces de films érotiques italiens dans lesquels il est. On peut aussi parler de Jacques Perrin en marin dans Les Demoiselles de Rochefort, ou, moins connu, Claude Mann dans La Baie des Anges. Le cinéma de Jacques Demy, pour moi, c’est ça : des femmes flamboyantes qui apportent de la lumière, et des hommes, mis sur un piédestal, que l’on peut désirer. »

Une analyse partagée par Olivier Ducastel, qui va même plus loin : « Jacques Demy, pour moi c’est évident, ne s’identifie pas aux personnages masculins de ses films mais aux personnages féminins. Il est Jackie, il est Lola, il est Geneviève… » D’où sa place à part dans l’histoire du cinéma français de la seconde moitié du XXe siècle selon Jacques Martineau. « On voit bien que ce qui le met en marge de la Nouvelle Vague, c’est son côté queer. Il est flagrant qu’il est très loin de l’hétérosexualité triomphante d’une grande partie des réalisateurs de cette époque. Et c’est ridicule que beaucoup, surtout les critiques, ne veuillent toujours pas le voir. »

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Au vu de son évolution personnelle visible à travers sa filmographie, on peut alors se demander quelle direction aurait prise l’œuvre de Demy s’il n’était pas mort en 1990 à l’âge de 59 ans. Anne E. Duggan : « Dans beaucoup de ses films, on le voit lutter avec lui-même, même s’il lutte de moins en moins au fil des ans. Je crois qu’il ferait aujourd’hui un cinéma plus explicitement queer, ce qu’on commence à voir dans certains de ses films comme Parking et Lady Oscar. C’est vraiment dommage qu’il soit mort si tôt, car comme je le dis dans le chapitre de mon livre consacré à Lady Oscar, il y a presque une sorte de coming out dans son œuvre, des Parapluies de Cherbourg avec toutes ces contraintes à Lady Oscar où il va s’assumer. »

“Ça donnait juste envie d’être pédé”

Jacques Martineau : « Même s’ils ne sont pas trop réussis, ces derniers films montrent que quelque chose de très fort bouge en lui. Il voit bien que la société change, et ça se ressent dans son cinéma. Rien que dans Parking : le baiser entre Francis Huster et Laurent Malet, pour moi c’était un truc énorme. Il y avait eu L’Homme blessé de Chéreau à l’époque aussi, mais bon, ça ne donnait pas la même image de l’homosexualité… Là, ça donnait juste envie d’être pédé – pour embrasser Laurent Malet, d’accord ! Il y avait un truc léger, ludique, dans un film plutôt grand public. » Olivier Ducastel poursuit : « Concernant Kobi, le film qu’il aurait dû tourner après Trois places pour le 26 s’il l’avait pu, il y a quand même une version du scénario où une femme quitte un homme pour une femme. Comme une réponse au féminin à l’homosexualité masculine évoquée dans Parking. »

Sauf que Jacques Demy est mort avant de pouvoir lancer ce projet, laissant un grand vide pour ses aficionados – Jacques Martineau et Olivier Ducastel revendiquent avoir tourné Jeanne et le garçon formidable pour, en quelque sorte, prolonger son œuvre. Des aficionados qui, depuis 30 ans, sont toujours plus nombreux, grâce au travail de la société de production et de distribution CinéTamaris, qui s’occupe de « faire vivre » les films de Jacques Demy et Agnès Varda. Jacques Martineau : « Agnès Varda et CinéTamaris ont fait un immense travail de restauration de l’œuvre de Jacques Demy, pour la sortir d’une gentille considération marginale et amener Jacques Demy à ce qu’il est aujourd’hui : un immense auteur qui a eu droit jusqu’à une exposition à la Cinémathèque. On peut leur dire merci. » Libre à chacun, alors, de regarder toute son œuvre et, ensuite, d’être d’accord ou non avec Anne E. Duggan. Mais franchement, il va falloir être balèze ou de mauvaise foi pour la contredire !

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>> Ailleurs sur le web : Jacques Demy et le merveilleux, sur le site de la Cinémathèque

Crédits photos : montage/Jacques Demy, copyright Ciné Tamaris/capture d’écran “Trois Places Pour Le 26”

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