Au Sénégal, l’invisibilité, une question de survie pour les gays et lesbiennes

[REPORTAGE] Alors que la capitale du Sénégal a récemment été le théâtre de manifestations homophobes, nous sommes allé à la rencontre de gays et lesbiennes qui vivent dans un climat d’oppression que le gouvernement de Macky Sall ne semble pas prêt à combattre.

C’est dans un charmant capharnaüm que nous rencontrons Xaleco, Sénégalais de 60 ans, visage émacié, fine silhouette à la Billy Porter. Xaleco, c’est le pseudo sous lequel il souhaite qu’on l’appelle. Dans le petit cocon de son salon, une simple fenêtre éclaire les murs jaunis par le temps et les volutes de cigarettes consumées au fil du temps.

Séropositif depuis 15 ans, il fait de son état de santé un moyen de sensibiliser autour de la lutte contre le VIH/sida et pour l’accès au soin de ceux qui sont marginalisés par les politiques de santé. Ici, il accueille et écoute les jeunes Sénégalais en détresse. Ceux qui veulent partir, ceux qui ont fui leur famille à cause de leur identité ou de « leurs pratiques ».

Faute de lieux de convivialité, c’est via la lutte contre le sida que de nombreux gays tissent des amitiés ou font des rencontres. Les voisins de Xaleco le connaissent très bien et le protègent. « Je suis à l’aise ici », nous dit-il en nous accueillant. Pour se faire soigner, les jeunes doivent souvent changer de quartier voire de villes afin d’éviter le jugement du voisinage. “Certains vivent dans le déni et ne se rendent à l’hôpital que pour y mourir”, soupire le sexagénaire.

Les gays souvent pris dans des scandales

Xaleco a le privilège de l’âge. Le respect des aînées est une des valeurs clés ici, ce qui lui permet d’être écouté. Il a l’oreille attentive des institutions mais quand il s’agit de négocier auprès des acteurs médicaux-sociaux, comme les associations de lutte anti-drogues ou de travailleuses du sexe, il se heurte à d’autres freins. « Les budgets sont toujours plus serrés et il faut trouver un arrangement équitable pour chacun », confie-t-il, après un coup de fil à une travailleuse du sexe. Au Sénégal, le taux de prévalence du VIH/sida est de 0,5% mais il explose à 27% chez les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes.

Dans ce pays de l’Afrique de l’ouest francophone, les gays sont pudiquement appelées « populations clés » par les associations et vulgairement « goor-jigueen » (« hommes-femmes » en wolof) par la vindicte populaire. Le fait d’être gay n’est pas illégal mais la question LGBTQI+ nourrit plutôt la presse à scandale. Des scandales qui peuvent partir de rumeurs, de plus en plus souvent de vidéos sur Internet. La dernière en date fut la diffusion de photos et vidéos de personnes qui auraient organisé un mariage gay, cérémonie dénoncée à la police par des voisins. Ensuite, des policiers n’hésitent pas à faire fuiter dans la presse, moyennant finances. Un autre « fait divers », l’an dernier, faisait état d’un prétendu mariage homo clandestin. Onze personnes ont été arrêtées et parmi elles, deux étaient éducateurs en soins de santé.

Manifestation homophobe à Dakar

Le 23 mai dernier, un rassemblement pour la criminalisation de l’homosexualité a eu lieu dans la capitale, Dakar. Une manifestation organisée par deux associations religieuses dont une, “Jaamra”, travaillait main dans la main avec les associations LGBT et de lutte contre la drogue et qui aujourd’hui jette les gays en pâtures. La haine homophobe a atteint un tel niveau que Jaamra a lancé une pétition pour « la criminalisation de l’homosexualité et autres contenus LGBTIQ+ de la zoophilie, de la nécrophilie (sic) ».

L’islam politique reste très fort au Sénégal. Les marabouts et guides religieux financent largement les associations homophobes. En face, les projets de lutte contre le VIH font difficilement le poids. « Il suffit d’une discussion avec un marabout pour qu’un lobby anti-gay soit financé. En face, nous devons aller remplir de nombreux dossiers pour que des organisations internationales nous viennent en aide. Dans cette course contre la montre, les dés sont pipés », regrette Pressi Xalima, qui a quitté son pays après que des hommes ont voulu attenter à sa vie. « Je suis parti le cœur en miettes, à chaque instant j’ai envie de revenir et aider ceux qui m’ont aidé », dit ce trentenaire qui vit en France depuis octobre dernier. 

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« L’orientation sexuelle n’est pas un crime ici », explique pourtant Xaleco. En revanche, l’article 319 alinéa 3 du Code pénal sénégalais pénalise « les actes contre-nature » et les prévenus encourent jusqu’à cinq ans de prison. « C’est un terme beaucoup trop large et ouvert aux interprétations de juges plus ou moins zélés », souligne-t-il. Difficile de quantifier le nombre de personnes arrêtées chaque année. Une chose est sûre, cette pénalisation a été inspirée par une ordonnance française, du régime de Pétain en 1942. 

Virilité partout, tolérance trop rare

En 2014, des étudiants ont décidé d’en lyncher un autre au prétexte qu’il avait posé un regard un peu trop appuyé sur l’urinoir voisin, alors occupé. Par dizaines, ils l’ont chassé en scandant « non à l’homosexualité »« Les remarques sur une démarche perçue comme féminine peuvent être très violentes », confirme Nicolas Faynet, docteur en anthropologie et auteur d’une thèse sur la construction des masculinités. Selon son étude, le rejet de l’homosexualité au Dakar est considéré comme « un devoir moral voire patriotique, un sujet de l’Occident et un concept perçu comme importé ».

Pour les femmes, ce n’est guère plus facile. « Les hommes se sentent attaqués dans leur virilité quand les lesbiennes doivent les éconduire », témoigne Aminata*, jeune lesbienne résidente de la Petite Côte, un haut lieu du tourisme balnéaire du pays. Parfois, elles subissent une double voire une triple peine : celle d’un coming-out douloureux, d’un mariage forcé puis d’un viol conjugal et punitif afin de rétablir l’honneur. Ce fut le cas d’Aminata, qui a fui sa famille et vit désormais de petits boulots. « Ma chance, dit-elle, c’est que je suis une femme très soignée et apprêtée, donc je passe inaperçue. »

Les homophobes « ont un problème à régler avec eux-mêmes, leur religion ou leur propre virilité », s’insurge la jeune femme. « Il y a clairement des sujets plus urgents dont on devrait s’occuper, comme la mendicité des enfants, la pauvreté, l’accès à l’éducation et à la santé », renchérit Xaleco. Las, dans tout le pays, les injonctions à la virilité continuent à s’afficher partout, dans les publicités placardées sur les murs de la ville pour booster sa « puissance sexuelle », ou avec des lutteurs sénégalais pour des boissons énergisantes.

Homophobie d’Etat

Malgré cette situation, la France classe aujourd’hui le Sénégal comme pays sûr pour les personnes LGBTQI+, même si des députés LREM souhaitent l’exclure de cette liste. Lors de la visite en février 2020 du Premier ministre canadien, Justin Trudeau, le président Macky Sall a d’ailleurs assumé l’homophobie au Sénégal. « Interdire l’homosexualité n’a rien d’homophobe », a-t-il ainsi assuré avant de poursuivre : « Les lois de notre pays obéissent à des normes qui sont le condensé de nos valeurs de culture et de civilisation ».

Mais rien n’atteint l’optimisme de Xaleco. Du haut de ses 61 ans dont 30 de militantisme, il remarque que « les jeunes de nos jours refusent de rester dans le placard, ils aspirent à s’épanouir ». Aminata confirme. Elle constate que des jeunes lesbiennes « ne se laissent pas faire et crient leur orientation sexuelle à qui veut l’entendre quand elles sont en couple et importunées par un homme dans un bar ». Résister, encore et toujours.

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