EL PASO WRECKING CORP de Joe Gage : camaraderie

Deuxième volet de la Working Man Trilogy de Joe GageEl Paso Wrecking Corp permet à son réalisateur de se pencher plus que jamais sur la camaraderie et l’hédonisme. Les amis virils s’éclatent dans cette pépite underground hautement fascinante.

Dans une sorte de hangar, deux amis et collègues, Hank (Richard Locke) et Gene (Fred Halsted), fument, transpirent et boivent un peu trop alors que la radio diffuse du rock ou de la country. Gene exprime sa lassitude vis à vis des environs : son boulot l’ennuie, il n’y a jamais rien à faire en ville. Après avoir été licenciés, les deux potes décident d’aller se changer les idées en se sifflant quelques bières. On retrouve la route, la musique du générique de Kansas City Trucking Co. Flash d’un bar annonçant des happy hours. C’est là , au beau milieu de la nuit, que Hank et Gene feront leur première escale.

el paso wrecking corp film joe gage

Bruit du bar, des clients qui parlent fort, de la grillade, du billard. La sensation de pénétrer dans l’antre de l’Amérique des ouvriers. La caméra s’arrête sur les visages d’inconnus qui se scrutent. Georgina Spelvin (star du film Devil in Miss Jones) fait un caméo en jouant le rôle de la tenancière. Si tout le monde ici est très viril, que la plupart des mecs sont accompagnés de leur petite amie, nous devinons que l’endroit n’est pas tout à fait comme les autres : les mâles se regardent entre eux de façon assez parlante. Gene entraîne dans une sorte de remise un moustachu un peu hésitant. Ce dernier est venu avec sa compagne qui aimerait le regarder en train de faire l’amour avec un autre homme. Ce serait sa première fois. Gene accepte sans se faire prier le rôle de l’initiateur. Une première scène très forte, renforcée par un enchaînement de gros plans élégants et troublants. Les yeux grands ouverts de la femme contemplant les langues des deux bonhommes qui s’emtremêlent, la bouche lisse de Gene qui se frotte à la moustache de son partenaire… Le réalisateur joue des va-et-vient entre la remise où il y a de l’action et le bar où tout le monde continue de discuter. Du réel au fantasme, de la vie de tous les jours à l’intimité. Les bruits (du bar, des râles de plaisir, de la musique) se mélangent jusqu’à l’explosion.

Une fois son affaire terminée, Gene retrouve Hank au bar. A côté d’eux , un visiteur visiblement perdu commence à faire part de ses états d’âme homophobes à haute voix. Derrière son comptoir, la propriétaire le remet en place. Son établissement est un lieu de rendez-vous. S’il vient pour juger il n’a rien à y faire. Une vitre se brise.

Sur le parking du bar, posés dans une voiture décapotable, deux jeunes amis, plutôt minets, parlent de ce qui se passe dans le lieu dont ils viennent de sortir. Innocemment l’un demande à l’autre s’il croit que les clients sont gays. « Sûrement » s’entend-il répondre. Puis l’un lâche qu’il a envie de sexe. Son « buddy » lui propose de s’adonner à « a little hand work ». C’est parti pour des jeux de mains sur fond de dirty talk. Dans la pénombre, on voit en gros plans les visages des jeunes hommes qui s’abandonnent au plaisir qu’ils se donnent eux-mêmes. L’action est de temps en temps interrompue par des plans du bar, comme si ce dernier avait une influence, provoquait le désir. Jouissance, gémissements, bruit de l’orage, du bar et ses clients.

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Le lendemain, Hank et Gene sont sur la route. Gene joue de l’harmonica. Ils arrêtent leur camion devant des toilettes publiques. Un panneau annonce que l’endroit est fermé, ce qui n’empêche pas Hank d’y pénétrer. Gene l’attend dans sa voiture. Une fois encore, Joe Gage jouera de l’opposition entre deux lieux, deux actions, les sons respectifs qui en émanent. Les toilettes constituent un lieu de rencontres anonymes où l’on trouve de nombreux glory holes, de tailles parfois impressionnantes. Hank y succombe. Pendant ce temps, Gene s’ennuie dans son véhicule, la radio comme seule compagnie. Il décide d’aller voir ce qui se passe à côté. Il découvre le spectacle des hommes qui se donnent du plaisir, isolés dans leur cabine, son ami Hank en pleine action. Alors que tout le monde arrivent au point culminant, Gene se permet une petite remarque : « C’est donc à ça que servent les toilettes… ». Son regard croise celui de Hank, ils rient et échangent des sourires complices. Ces deux amis là partagent tout, sans tabous.

Après cette agréable pause, les deux travailleurs continuent de rouler, espérant trouver un endroit où l’on cherche de la main d’oeuvre. Un biker cuir avec d’énormes lunettes les double. On suit ce dernier alors qu’il accoste un conducteur un poil timide. « Need some help ? ». Alors que le désir monte, la notion du temps devient floue. Avec un montage toujours haché, Joe Gage superpose la partie de jambes en l’air entre les deux hommes, prenant leur pied sur une bécane filmée comme un corps avec une grande précision, et la discussion initiale qui leur a permis d’en arriver là. A moins que tout cela ne soit qu’un rêve… Les images se mélangent, les hommes s’abandonnent, le duo se transforme en mini orgie. Les choses s’accélèrent alors que certaines caresses sont filmées au ralenti. Un bruit d’alarme, de sirène, se fait insistant puis obsédant. La scène s’arrête nette en revenant à l’initial « Need some help ? »

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Retour sur la route où Gene tente de faire jurer à Hank de ne plus se laisser distraire par les hommes. Il faut qu’ils reprennent leur vie en main ! Hank prend la chose à la rigolade en lui faisant remarquer que lui non plus n’est pas très doué pour retenir ses ardeurs. Leur camion semble mal en point, ils s’arrêtent au garage le plus proche. Ils y voient un mécanicien se querellant avec sa petite amie. Les deux camarades font des messes basses, se demandant si l’homme, trentenaire chatin et charmant, moustachu, pourrait se laisser aller en leur compagnie. Hank va prendre l’air, laissant Gene gérer seul les problèmes de leur véhicule. Au milieu d’un paysage désertique, Hank voit apparaître un très beau brun portant des lunettes de soleil, probablement le responsable du garage. Son incursion dans le champ le présente comme une sorte de mirage. Pendant ce temps, Gene observe avec envie le garagiste en train de réparer son camion et racontant qu’il a des difficultés à amener sa copine à coucher avec lui. Les regards des deux hommes se croisent. Une sorte de décharge électrique semble survenir. Hank et Gene vont encore céder à la tentation des mâles. Le premier s’offre un moment de plaisir en plein air avec son brun velu, sur fond de musique country joyeuse, alors que l’on entend les voitures passer non loin d’eux. Le second finit par s’offrir une étreinte avec le garagiste. Les ébats des deux amis se confrontent, comme un duel. La lumière du désert, de l’hédonisme contre l’étroitesse un peu sombre de l’intérieur du camion. Son plus épuré pour le plan de Hank, tandis que celui de Gene est plus verbal.

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Le camion retapé, les deux amis se posent un peu près d’un petit feu. Gene joue encore de l’harmonica. Puis ils reprennent le volant. Direction le Mexique. Les mexicains ne semblent pas les laisser indifférents : ils sont filmés avec envie à travers la fenêtre du véhicule alors que se déploient des musiques latines contrastant avec les sonorités très américaines entendues jusqu’alors. On s’attarde sur un beau latino moustachu, ouvrier coupant des branches, torse nu. Un américain jette un seau d’eau par la fenêtre, qui éclabousse malencontreusement l’ouvrier à la tâche. Ce jet éblouit à l’image, comme un puissant rayon de soleil. L’américain, gêné, se met à faire la conversation. Le mexicain, pas très pudique, plus sauvage, sort son matos et se met à se tripoter. Le ricain ne peut s’empêcher de lancer : « Holy shit, look at this fucking horse d*ck ! ». Les barrières sociales tombent quand le plaisir monte : les deux hommes se rejoignent et échangent un tendre baiser avant que la température ne monte d’un cran. Le mexicain domine le jeu, gratifiant son partenaire à genoux de quelques mots salaces dans sa langue d’origine. Plaisir discret cachés dans les buissons, musique décalée (on entend même de la salsa!). Une fois que chacun a fini, la vie reprend. On devine une petite gêne.

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Le film s’achève, comme c’était déjà le cas dans Kansas City Trucking Co, sur une scène orgiaque. Hank et Gene errent parmi d’autres hommes (25 en tout) dans une sorte de bâtiment abandonné. Musique expérimentale, dont les sonorités évoquent les objets, les outils des ouvriers. Les hommes cherchent et trouvent leur plaisir, ça se mélange, montage saccadé. Montée en puissance qui finira, forcément, par de nombreux jeux. Les hommes se travaillent au corps.

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Joe Gage livre une nouvelle fois un film étonnant avec El Paso Wrecking Corp. On retrouve un aspect documentaire, on se laisse surprendre par des propositions esthétiques fortes qui ne sont pas sans évoquer par moment le cinéma de Kenneth Anger. C’est réaliste, plein d’humanité mais avec également une dimension plus expérimentale, plus abstraite, conceptuelle. Le travail sur le son est toujours aussi soigné, le casting éclectique…

De ce long-métrage qui pourrait avoir été victime de censure – l’affiche annonçant une sulfureuse scène avec un père et un fils absente de la version dvd et VOD disponible à l’heure de l’écriture de ces lignes- on retiendra, outre la mise en scène inspirée et l’excitation au rendez-vous, la relation d’amitié très complice et touchante entre les deux grands gaillards incarnés par Richard Locke et Fred Halsted.

Film produit en 1978 et trouvable en VOD sans sous-titres

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