Le viol lesbophobe reconnu : Anne, victime du procès d’Aix, salue « un saut dans le 21e siècle »

ENTRETIEN. Pour la première fois, la justice a reconnu la semaine dernière le caractère lesbophobe d’un viol. Victime dans le tristement célèbre procès d’Aix en 1978, où elle était représentée par Gisèle Halimi, Anne Tonglet a accepté d’évoquer avec nous ce moment historique.

La décision est “historique”, comme l’a saluée l’avocat des victimes. Pour la première fois le vendredi 28 mai 2021, la justice a reconnu le caractère lesbophobe du viol d’une femme. La cour d’assises de Paris a condamné son agresseur à 14 ans de réclusion criminelle pour “viol en raison de l’orientation sexuelle”. Pendant le crime, le violeur avait lancé à sa victime : “Tu kiffes les meufs ? Eh bien je vais te faire kiffer”.

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Pour la victime, la reconnaissance du caractère lesbophobe de ce crime “était le plus important”. Son avocat, Me Stéphane Maugendre, avait plaidé la continuité avec une autre affaire restée dans les mémoires, le procès d’Aix en 1978. Après avoir éconduit un homme, Anne Tonglet et Araceli Castellano, deux femmes belges en couple, avaient été violées durant quatre heures par trois hommes dans une calanque près de Marseille. Au procès, elles avaient été défendues par Gisèle Halimi.

Cette affaire, qui a marqué l’histoire judiciaire, avait conduit à une première prise de conscience du sujet dans notre société. C’est à sa suite que le viol est devenu pleinement un crime, alors qu’il n’était encore condamné que comme un délit. En revanche, la circonstance aggravante de lesbophobie n’existait pas encore. Plus de quarante ans plus tard, Anne Tonglet, aujourd’hui âgée de 71 ans, se félicite auprès de TÊTU d’un “saut dans le 21e siècle”. Elle a accepté de nous livrer un entretien.

Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris ce verdict le 28 mai dernier ?

Anne Tonglet : J’ai été vraiment très émue. Ce verdict est une avancée extraordinaire et historique. Je suis heureuse pour Jeanne [la victime, dont le prénom a été modifié à sa demande, ndlr], qui a pu triompher haut la main. Lors du procès d’Aix, le fait que nous soyons lesbiennes était une preuve de non-consentement vis-à-vis de nos violeurs. Mais à l’époque, l’homosexualité était considérée comme presque pire que le viol.

Jeanne a affirmé que ce procès était la poursuite de celui d’Aix, celui où vous étiez victime. En quoi, selon vous ? 

À l’époque, Gisèle Halimi n’a pas pu plaider la lesbophobie. Être lesbienne était très mal vu et portait des connotations pornographiques. C’était donc trop risqué de soulever cet enjeu. Par la suite, Gisèle Halimi et Robert Badinter ont porté la dépénalisation de l’homosexualité. 45 ans après le procès d’Aix, la société a un peu évolué, mais pas la justice. C’était indispensable d’oser plaider le caractère lesbophobe du viol, l’accusé l’a reconnu lui-même un an après sa première condamnation. Ce verdict représente un saut dans le 21ème siècle.

“Il voulait la détruire parce qu’elle est lesbienne.”

Jeanne a été victime d’un viol dit “correctif”. Qu’est-ce que cela signifie à vos yeux ?

Il voulait la détruire parce qu’elle est lesbienne. C’est une insulte à sa virilité : il n’a pas supporté que Jeanne lui résiste. Il lui a dit “Tu kiffes les meufs ? Eh bien je vais te faire kiffer”. C’est une sémantique totalitaire, qui fait passer l’acte de violence pour de l’amour. Elle fait passer la victime pour fautive alors que bien sûr, c’est le violeur qui est fautif. Le violeur veut opprimer sa victime en en faisant sa chose, son objet sexuel. Mais il ne supporte tellement pas que l’objet de son désir puisse lui échapper qu’il veut infliger une “punition” à sa victime. Il veut lui faire adorer le phallus comme Dieu sur son pinacle.

Le caractère aggravant a été reconnu, mais l’accusé a été condamné à une peine un peu moindre qu’en première instance. Vous le comprenez ? 

Ce n’est pas la peine qui compte. La prison a été inventée par les hommes de pouvoir, mais elle n’empêche pas que nous soyons violées. Les jurés sont convenus qu’il ne devait pas faire 15 ans mais 14 ans de prison. Ils ne veulent pas dire que ce qu’il a fait est moins grave, mais qu’ils ont pris en compte les aveux de l’agresseur. La seule chose qui nous intéresse, c’est qu’il a été condamné et que la justice a reconnu que c’est un viol correctif et lesbophobe. C’est une avancée extraordinaire.

“Les violeurs sont des fascistes en puissance.”

Comment expliquer qu’il soit si compliqué de faire reconnaître ce caractère lesbophobe du crime, qui pourtant saute aux yeux ?

Les violeurs sont des fascistes en puissance. La société était patriarcale au moment du procès d’Aix, elle l’est toujours. Depuis des millénaires les femmes doivent être soumises à leur mari et à tous les hommes de la terre. La société ne veut pas évoluer, les hommes veulent garder le pouvoir sur les corps des femmes. En Pologne, les femmes et les homosexuels doivent se battre pour conserver leurs droits. La base du pouvoir, c’est le patriarcat.

Depuis ce procès, vous avez beaucoup discuté avec Jeanne. Comment va-t-elle ?

Elle est très fatiguée, ce que je peux comprendre parce que je l’ai vécu. Après le procès d’Aix, c’était la catastrophe, la dépression… Nous avons dû nous débrouiller toutes seules [avec sa compagne de l’époque, également victime, ndlr]… Je survis parce que je suis en colère.

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