Pourquoi retirer la capote sans le dire à son partenaire s’apparente à un viol

Plusieurs témoignages du #metoogay pointent du doigt le “stealthing”, pratique qui consiste à retirer un préservatif sans avoir le consentement de son partenaire. Car oui, c’est une agression sexuelle.

“Je me suis retourné et j’ai vu le préservatif sur la table de nuit”. “J’ai compris qu’il avait enlevé la capote sans mon consentement”. “J’ai eu peur des conséquences sur ma santé”. Depuis plusieurs jours, la communauté gay connaît son MeToo. Sur Twitter, les témoignages affluent. Ici c’était un plan cul, là un ancien petit-copain. Un peu plus loin, c’était un collègue de travail. Au milieu de ces témoignages, certains parlent d’une violence encore peu nommée : le stealthing.

Stealth peut se traduire par “furtif”, et thing par “chose”. Ce mot anglais définit une pratique qui consiste à retirer le préservatif lors d’un rapport sexuel, et cela sans le consentement éclairé du partenaire. Quelque chose de furtif que la victime ne remarque pas forcément sur le moment.

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C’était fin 2018, raconte Timothée. J’ai rencontré un mec en boite. On s’est revus quelques temps après et à la fin du rapport sexuel, j’ai découvert la capote à côté. Sur le moment, je n’ai rien pu faire.” Peu après, il fait une série de tests et découvre qu’il a attrapé une IST bénigne. “J’ai paniqué après ce rapport et au final j’étais tellement soulagé de ne rien avoir de grave”, continue Timothée.

Comme lui, Jérémy a aussi été victime d’un stealthing. “Mon partenaire était un peu pushy sur le fait d’enlever le préservatif et un soir il ne m’a pas respecté”. Il raconte avoir essayé de lui en parler, mais “lui ne l’a pas vu comme une violation de mon consentement.

Une manipulation de l’agresseur

Pourtant, retirer un préservatif sans l’accord de son partenaire pourrait être considéré comme un viol.  Selon le Code pénal, le viol est défini comme “tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, commis sur la personne d’autrui ou sur la personne de l’auteur par violence, contrainte, menace ou surprise”.  “Il me semble que si cela était présenté devant un tribunal, oui, cela pourrait être qualifié de viol par surprise par les juges”, explique Catherine Le Magueresse, juriste et chercheuse en droit.

La justice entendrait ainsi que la personne a été trompée sur l’intention de son partenaire à moment donné. Cette qualification n’en est pas moins grave. Les auteurs encourent la même peine que pour toute autre forme de viol, à savoir quinze ans de réclusion criminelle minimum. “ C’est une manipulation de la part de l’agresseur, explique Aurore Malet Karas, docteure en neurosciences et sexologue. La limite établie n’est pas respectée, le non n’est pas accepté.

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Dans ce type de situation, on ne parle pas d’un accident de préservatif “mais bel et bien d’un stratagème réfléchi et mis à exécution par l’auteur, écrit la juriste Marie Borgna sur le site Les pénalistes en herbe. A titre d’illustration, il semblerait qu’un préservatif qui se rompt durant l’acte n’entrerait pas dans la qualification pénale de viol par surprise, dans la mesure où il s’agit d’un accident.” 

À ce jour pourtant, aucune décision ne semble avoir été rendue en ce sens. “En France on est très en retard sur la prise en charge des victimes, continue Catherine Le Magueresse. Ce qui ne favorise pas le dépôt de plainte, et donc dans un second temps, la jurisprudence.” 

“À quoi bon ?”

Jérémy, lui, a réfléchi à se lancer dans une procédure, à porter plainte contre son agresseur. “Mais sincèrement j’ai eu très peur de la façon dont j’allais être reçu par les policiers. Cela aurait été très difficile à vivre s’ils avaient mis en doute ma parole ou s’ils avaient refusé ma plainte.” Pour lui, réussir à qualifier cet acte de “viol” a été un long processus.

Pendant plusieurs années, il s’est interrogé sur son statut de victime. A-t-on le droit de parler de viol pour un stealthing ? Suis-je légitime à me déclarer victime ? Mêmes interrogations pour Timothée. “J’ai pris conscience que c’était un viol, seulement il y a quelques mois. Mais ça n’a pas été simple parce que ce n’est pas l’idée que je me faisais d’un viol.” Lui non plus ne souhaite pas porter l’affaire devant les tribunaux. “Quand tu as zéro preuve, à quoi bon.” 

Car au-delà du manque de jurisprudence à ce sujet, encore faut-il réussir à prouver que le port du préservatif était la condition non-négociable pour avoir une relation sexuelle. En 2017, un Français a été condamné à douze mois de prison avec sursis en Suisse. La justice a considéré qu’imposer un rapport non protégé alors que l’usage de cette protection avait été  prévu pouvait être assimilé à un viol. 

Des conséquences sur la santé psychique

Au manque de reconnaissance juridique, s’ajoutent les conséquences sur la santé qui peuvent être dramatiques. Jeremy se souvient d’une période très éprouvante où après un traitement post-exposition (TPE) contre le VIH, il enchaînait les tests pour savoir s’il avait attrapé une IST. Aurore Malet Karas raconte aussi l’angoisse de ces patients qui viennent dans son cabinet de sexologue après avoir vécu un stealthing. “Comme pour tous les viols, il existe des risques sur la santé physique mais aussi physique. Certaines victimes en viennent à faire un test VIH tous les deux-trois jours à cause du traumatisme laissé.”

Jérémy a, dans la foulée, pris un rendez-vous pour demander la PrEP. “Depuis, je la prends en continu, raconte-t-il. Je ne veux pas que si cela arrive de nouveau, je me retrouve de nouveau dans cette angoisse. Je veux être protégé. Je sais, c’est horrible ce que je dis parce que ça signifie que j’envisage que cela puisse arriver à nouveau. Seulement, tant que les hommes ne se remettent pas en question, je préfère être protégé.”

Lui n’a qu’un souhait maintenant : que ce mot, “stealthing” deviennent aussi courant que le mot “viol” pour qu’il y ait une prise de conscience générale parce que non ce n’est pas normal et que oui, c’est une violence. 

 

 

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